CRIER

J’ai envie de crier. De courir sur le lac gelé dans la nuit hivernale et de lancer au loin toute la rage impuissante qui me déchire sans bruit. Je veux faire comprendre à la lune brillante que le monde à ses pieds ne mérite pas d’être éclairé, au sol enseveli qu’il ne mérite pas d’être foulé, que l’univers entier apprenne sa propre et flagrante injustice. J’ai envie de crier haut et fort pour arrêter de gémir en silence, que l’air vif des heures sombres emporte en bondissant la fureur aveugle que je retiens vainement. J’ai envie de demander aux étoiles lointaines pourquoi elles n’ont rien fait, comment elles sont si rieuses et détachées. J’aimerais dire à la sombre forêt combien elle est inutile, hurler à la neige immaculée que ce n’est pas en fondant qu’elle va être pardonnée. J’ai envie de vider mes poumons de ces pensées malsaines, d’expirer de ma tête cet air vicié, d’errer sans but dans ce simulacre de vie qu’est devenu mon existence. J’ai envie de souffler à l’oreille des quatre vents la tempête qui m’habite, de révéler au cosmos infini à quel point il est plein, à quel point je suis vide. J’ai envie d’incendier l’eau et de vaporiser les arbres, de faire trembler le ciel et d’assombrir le sol. Je ne veux plus être qu’un cri puissant, me propager en une titanesque onde de choc, rebondir avec vélocité dans les montagnes arrondies pour disparaître lentement dans la distance de l’horizon.

Au lieu de cela, j’ouvre la bouche et je vomis un silence amer. Prostré dans mon lit, sans un bruit, sous des murs de fer. Mon esprit délirant  déconnecté de sa coquille décadente ne cesse de se tordre dans une danse déroutante. Avisant une porte de sortie, il s’engouffre dans ce minuscule interstice et une larme roule avec régal vers les couvertures et s’y glisse. Il pleut dans mes yeux, car c’est l’orage dans mon âme. Et j’en veux aux cieux, car ce sont eux que je blâme. C’est pourquoi j’ai envie de crier, car la voute étoilée est bien peu sensible à mon coeur par trop d’amour enflammé. Il ne rester à pleurer que des larmes séchées, soubresauts dans le désert aride de mes pensées, qu’un oasis se présente et il est aussitôt asséché, c’est sans outre, sans gourde que les dunes il me faut traverser. Dehors la neige perd de sa vigueur, de fraîche et folle elle devient lourdeur. L’hiver se retire lentement des régions nordiques, il vient se cacher bêtement dans mon coeur, j’abdique. Que Morphée m’emporte dans ses bras, dans un voyage que je n’espérerais pas.

Canicule

Je me couche à la mer
En rêvant de marées
De pierraille peinturée de couleurs diadèmes
Mes cheveux
Endormis au rabot
Collant au passage
La pluie qui s’y déverse

Mon Temple est venteux
Le feuillage
S’agrippe aux murailles de ma trace
Mon corps est mort
Mort à l’ombre d’un instant propice

J’avale un dernier vers
Clandestin
Puis
Je fonds
Puis
Je canicule

Astres

La nuit est un royaume

Que j’ai conquis

Patiemment,

Suavement

J’ai rongé

Chaque jour un peu plus.

Le drap si blanc du jour.

Les fils absents

Laissaient toujours,

Un espace sombre

Abandonnant la pénombre,

Lentement.

En cet instant

Restent encore

Quelques lambeaux

De ce tissu lumineux

Bientôt sur mon chef

Brillera une couronne

Bordée d’astres scintillant

Et jamais, le dernier fil vaincu

Jamais, nuit ne sera plus brillante.

Filoin !

J’ai perdu le fil.

Comment est-ce arrivé?
Je le serrais si fort que les os de ma main
Presque
Crevaient la peau,
Tel un vieux parchemin désuet.
Il était d’un coton bien plus que naturel,
Fibre d’étoile tissée dans le néant lacté.
Alourdissant ma si grande noirceur.
Je l’avais entouré tout autour de ma tête,
Tel un fier chapeau de plume
S’éparpillant de tout sens.
Laissant des petits trous,
Juste pour respirer,
Un peu pour regarder,
La curiosité me l’a fait perdre.
Enserrant mes épaules comme des bras d’amant,
Plongeant sur mes seins,
Léger et virevoltant,
Tout le long de mes reins,
Soutenant mes chevilles,
Il caressait mes pieds,
Et puis filait, filait, filait toujours plus loin.
J’ai perdu le fil,
Et ainsi mes pensées.
Comment est-ce arrivé?

Feuflammefollet

Le jour se couche pour laisser place à la nuit
là où existence remplace survivance.

De la flamme d’une bougie naît
tous les mœurs nocturnes
la lumière vacille oscille frétille
la lumière brille scintille pétille

La symphonie, l’harmonie du toi et moi
du nous
qui puise sa puissance dans la flamme de la nuit

De sa lueur je perçois

Ton corps qui danse
sur moi
en moi
en soi

Ton toucher qui crée
des voix
des émois
en soi

Suite de sons sans assonance
une nature dénaturée

Je suis une créature de la nuit
je vis de la lune
je vis des ombres
je vis pour une ombre
je vis pour chasser le malheur
je vis pour épouser tes courbes avec les miennes

Bon malheur bonheur mauvais
flamme folle feu follet

Pourquoi ?
pourquoi lorsque la nuit s’éteint
la bougie s’éteint
et
dès lors
tout ce qui reste du moment n’est qu’un souffle court ?

L’Art-Chimie

L’écrivain, qui agence ses mots et ses lettres
Et le chimiste expérimentant ses substances
Sont en au moins un point sensiblement semblables :
Ils travaillent tous deux force vapeurs instables.
Symphonie, spectacle des sels et des fluides,
Ou flot des atomes illuminés de l’art.
L’alchimie des idées, complexe discipline
Manipule des composés très volatiles :
Essences de création, alcools émotifs,
Gaz-poésie et molécules de musique.
Un cocktail pour les mains et l’esprit de l’artiste,
Mais aussi hasardeux mélange combustible.
Car prudence à celui qui explore le monde
Des bifurcations tordues de l’âme de l’homme
Le rêve et l’idée sont des matières curieuses,
Sont l’éther explosif dont il peut résulter
Le feu d’artifice des œuvres, l’ouverture
D’un effrayant, mais bel univers infini.

SOUPINCEAU

Il soupira de tranquillité. Il était heureux, dans sa calme, sa douce retraite en Europe. Bien sûr, cette vie ne lui apportait plus les joies intenses d’antan, les soirées passées à jouer de la clarinette ou les énergiques jams mais elle l’isolait des dizaines de tragédies quotidiennes, des malheurs insidieux des années passées. Il s’était retiré, en oubliant presque tout, en laissant aller son esprit artistique et en se recréant un monde à lui, une forteresse dont chaque pierre était un morceau de sa pensée, un monument pour lui seul au cœur du pays des moutons.

Il soupira d’inspiration. Sa main gauche, qu’il utilisait presque exclusivement pour écrire et dessiner, s’agitait délicatement devant une toile. Aujourd’hui, il peignait un chef-d’œuvre. Rien de moins. Ses yeux, ses oreilles, son nez et sa peau captaient l’atmosphère humide et confortable de l’automne, la paisible lumière bleue-grise du ciel ennuagé, les arômes d’herbe et de fraîcheur qu’exhalaient les prés tout autour de sa demeure, les bêlements des moutons que lui amenaient le vent depuis les troupeaux paissant au loin, près des montagnes. Puis, sa tête traduisait toutes ces sensations en couleurs et en textures, qui ensuite coulaient dans son coup, son épaule, son bras jusqu’à son pinceau qui déversait les jolies nuances sur une grande fresque qui capturait un fantastique paysage de l’Europe d’avril.

Il soupira de patience. Son pinceau venait de sauter, s’échappant de ses doigts et coupant le pont de la peinture. Lentement, il se pencha vers le vieux plancher de bois, mal sablé, et voulut se saisir de l’ustensile, qui encore se sauva, mais qui finit par se résigner à retourner à son maître. Il se releva avec le pinceau, certes, mais aussi avec une vilaine écharde, coincée dans le creux entre son pouce et son index, une écharde profonde qu’il était absolument incapable de retirer.

Il soupira de frustration. La douleur, sournoise, se manifestait dès qu’il tentait de tendre la main vers sa toile, l’empêchant totalement de peindre normalement. Il essaya son autre côté, mais sa main droite l’empêchait de laisser aller le flot de couleur aussi bien que l’autre. Il se résigna, décidant qu’il terminerait son œuvre plus tard, sachant pourtant très bien que la même inspiration ne lui reviendrait sans doute plus et que le tableau ne serait jamais le chef-d’œuvre qu’il aspirait à devenir. Il se laissa choir sur une chaise de patio et resta de longues minutes à simplement transpercer les Alpes du sud de son regard, qui le portait bien au-delà de la sereine campagne.

Il soupira d’amusement. Ses pensées l’avaient porté sur le sujet de son anniversaire. Il se souvenait que c’était près de la mi-avril, et pour ce qu’il en savait, ce pouvait tout à fait être aujourd’hui. Il se rappela les fêtes de son enfance, et il se rappela la dernière fois qu’il avait organisé quelque chose à cette occasion. Quelqu’un, un ami dont il avait oublié le nom, lui avait offert, ce jour-là, un poème, une mélodie de mots, un mélange de métaphores, mélancolique, doux et frais; et ce poème, il s’en souvenait, l’avait étrangement marqué. Il se dit que c’était même peut-être à cause de ce poème que sa vie était devenue ce qu’elle était, une pacifique solitude loin dans l’hémisphère sud. Il se leva et trouva, quelque part, un vieux calendrier publicitaire, tout miraculeux que c’était d’en avoir un de cette année, et réussit étonnamment à déterminer exactement la date du jour. C’était un dix-huit avril.

Pour la première fois depuis de nombreuses années, il oublia son art, il oublia l’Europe. Pour la première fois depuis longtemps, il soupira de nostalgie.